29.07.2026

Interprète de médias

Ici Ber­lin, bon­jour ou bon­soir ! Vous li­sez ici un jour­nal de tra­vail con­sacré aux lan­gues, à la tra­duc­tion, à l’in­ter­pré­ta­tion et aux échan­ges cul­tu­rels. En tant qu’in­ter­prè­te in­dé­pen­dan­te, je tra­vaille là où l’on a be­soin de moi : dans une ca­bi­ne d’in­ter­pré­ta­tion, chez mes cli­ents ou sur un pla­teau de tour­na­ge.

Dois-je con­seil­ler aux jeu­nes qui dé­bu­tent dans le mé­tier d’é­tu­dier la tra­duc­tion et l’in­ter­pré­ta­tion dans le but de tra­vailler pour les mé­dias et le ci­né­ma ? Ma ré­ponse est très clai­re : non. 

Caroline Elias
Au travail (dans la pièce à côté)

Le tra­vail dans l’au­dio­vi­suel ne com­mence pas par les émis­sions té­lé­vi­sées en di­rect, aux­quel­les ac­cè­dent fi­na­le­ment très peu d’in­ter­prè­tes. Cela dé­pend du lieu où l’on ha­bite, des ha­sards, des con­tacts et, bien sûr, du ta­lent, de la flui­di­té du tra­vail et de la voix. Mais avant d’en ar­ri­ver là, il faut des an­nées, voire des dé­cen­nies de pra­ti­que, no­tam­ment dans les con­fé­ren­ces : pour ga­gner sa vie, mais aus­si pour s’en­traî­ner.

Dans le sec­teur de l’in­ter­pré­ta­tion mé­dia­ti­que, l’une des mis­sions les plus fré­quen­tes est l’in­ter­pré­ta­tion sur les lieux de tour­na­ge.

Il s’a­git sou­vent, très con­crè­te­ment, d’in­ter­pré­ter des in­ter­views. Sur un tour­na­ge, tout est ce­pen­dant très dif­fé­rent d’une con­fé­ren­ce clas­si­que. Nor­ma­le­ment, nous tra­vaillons en bi­nô­me, voire à trois lors des pres­ta­tions lon­gues. 

L’in­ter­pré­ta­tion est une ac­ti­vi­té ex­trê­me­ment fa­ti­gan­te : au bout de vingt ou trente mi­nu­tes, la pré­ci­sion di­mi­nue et nous nous re­layons gé­né­ra­le­ment. C’est aus­si un tra­vail d’é­qui­pe : nous nous no­tons mu­tuel­le­ment les noms, les da­tes et les chif­fres, et il faut par­fois en­co­re vé­ri­fier un ter­me à la der­niè­re mi­nu­te.

Sur un tour­na­ge, par con­tre, l’in­ter­prè­te est sou­vent seul­e. Et son tra­vail ne se li­mi­te pas à trans­po­ser les pa­ro­les d’une lan­gue à l’au­tre.

Il faut d’a­bord éta­blir le con­tact avec les per­son­nes in­ter­ro­gées. Sou­vent, c’est moi qui ai as­su­ré les échan­ges pré­pa­ra­toi­res et qui con­nais donc déjà le con­tex­te, les per­son­nes et les su­jets. Pen­dant l’in­ter­view, je dois être suf­fi­sam­ment pro­che pour que le dia­lo­gue res­te na­tu­rel­le, mais aus­si suf­fi­sam­ment dis­crè­te pour ne pas per­tur­ber l’i­ma­ge.

Il ar­rive donc que je sois as­si­se à cô­té de la ca­mé­ra. Je dois ré­dui­re mes mou­ve­ments au mi­ni­mum, évi­ter de tous­ser et uti­li­ser mon pro­pre mi­cro­pho­ne pour l’in­ter­pré­ta­tion con­sé­cu­ti­ve. Les in­ter­views durent donc plus long­temps que dans une si­tu­a­tion mo­no­lin­gue. Et pen­dant que l’é­qui­pe at­tend, le temps con­tinue de tour­ner.

Mais le plus in­té­res­sant est peut­être ce qui se pas­se au­tour de l’in­ter­view. Sur un tour­na­ge, l’in­ter­prè­te de­vient sou­vent, de fait, la per­son­ne de ré­fé­rence pour l’é­chan­ge et la com­mu­ni­ca­tion gé­né­ra­le.

Est-ce que cet­te pri­se élec­trique sup­por­te le pro­jec­teur ? Pou­vez-vous en­le­ver cet­te ves­te à pe­tits mo­tifs à ca­rreaux ? Elle ris­que de pro­vo­quer des ar­te­facts à l’i­ma­ge. Peut-on dé­pla­cer cet­te plan­te ? Et cet ar­moire ? Le res­tau­rant ne peut nous ser­vir que si nous ar­ri­vons avant vingt heu­res. L’hô­tel n’a mal­heu­reu­se­ment que ce type d’o­reil­ler. Et si vous pou­viez ve­nir de­main à sept heu­res au lieu de qua­tor­ze ?

J’exa­gè­re ? À pei­ne.

Par­fois, le con­tex­te ma­té­riel finit par éclip­ser com­plè­te­ment la mis­sion pro­pre­ment dite : l’in­ter­view.

C’est aus­si pour cet­te rai­son que les con­di­tions de tra­vail et la ré­mu­né­ra­tion des in­ter­prè­tes sur les tour­na­ges po­sent pro­blè­me. Dans le sec­teur au­dio­vi­suel, on nous con­fond par­fois, au vu des ho­no­rai­res pro­po­sés, avec des pres­ta­tai­res tech­ni­ques ou des per­son­nes dé­bu­tan­tes, com­me si l’in­ter­pré­ta­tion était une com­pé­ten­ce que l’on pou­vait ac­qué­rir en quel­ques mi­nu­tes.

Or, une in­ter­pré­ta­tion pro­fes­sion­nel­le ne con­sis­te pas à « te­nir cinq mi­nu­tes ». Lors­qu’un in­ter­view est fil­mé, on ne peut pas tra­vailler phrase par phrase et cor­ri­ger en­sui­te ce qui n’a pas fonc­tion­né. Si la per­son­ne qui in­ter­prè­te perd le fil, si les idées s’em­mê­lent ou si la bar­riè­re lin­guis­ti­que de­vient vi­si­ble, tout cela se re­trou­ve à l’i­ma­ge.

Et c’est pré­ci­sé­ment ce que l’on es­saye d’é­vi­ter.

Notre tra­vail con­sis­te à trans­met­tre la pa­role de ma­niè­re na­tu­rel­le et flui­de, à per­met­tre un vé­ri­ta­ble échan­ge, au point que nous puis­sions dis­pa­raî­tre der­riè­re les voix que nous fai­sons en­ten­dre. Nous som­mes les meil­leu­res lors­que per­son­ne ne re­mar­que no­tre tra­vail.

C’est d’ailleurs ce qui me pré­oc­cu­pe dans cer­tai­nes pro­duc­tions ré­cen­tes. J’ai vu des per­son­nes al­le­man­des, fil­mées ma­ni­fes­te­ment en Al­le­ma­gne, s’ex­pri­mer en an­glais. Un pro­ta­go­nis­te al­le­mand d’un do­cu­men­taire de­vait ain­si par­ler an­glais pour s’a­dres­ser à une ré­a­li­sa­tri­ce fran­çai­se, alors que leur échan­ge s’é­tait jus­que-là dé­rou­lé en fran­çais. L’in­ter­pré­ta­tion n’é­tait plus pré­vue que pour les sé­quen­ces d’in­ter­view. (C’é­tait une pro­duc­tion d’Ar­te.)

Ce mé­lan­ge de lan­gues étran­gè­res est sou­vent ar­ti­fi­ciel et peu na­tu­rel. Il tra­hit une cer­tai­ne mé­fi­an­ce à l’é­gard de l’in­ter­pré­ta­tion pro­fes­sion­nel­le.

Pour­tant, la pos­si­bi­li­té de par­ler sa pro­pre lan­gue est aus­si une ques­tion de li­ber­té et de di­gni­té. Dans les échan­ges in­ter­na­tio­naux, elle est aus­si un acte de di­plo­ma­tie. Comme le di­sait Hans-Die­trich Gen­scher, que j’ai eu l’oc­ca­sion d’in­ter­pré­ter en 2010 : « En an­glais, je dis ce que je peux dire, mais dans ma lan­gue ma­ter­nel­le, je dis ce que je veux dire. »

Le mé­tier d’in­ter­prè­te de­mande des an­nées de for­ma­tion et de pra­ti­que. Il faut con­naî­tre les lan­gues, bien sûr, mais aus­si sa­voir écou­ter, ana­ly­ser, res­ti­tuer, s’a­dap­ter à une si­tu­a­tion et tra­vailler sous pres­sion. Sur un pla­teau de tour­na­ge, il faut en plus com­pren­dre les con­train­tes de la pro­duc­tion, le rythme, le son, l’i­ma­ge et les im­pré­vus.

Si l’on ne donne plus aux jeu­nes pro­fes­sion­nel­les la pos­si­bi­li­té de tra­vailler sur des tour­na­ges et d’y af­fi­ner leur ex­pé­rien­ce, où trou­ve­ra-t-on, dans quel­ques an­nées, les in­ter­prè­tes hau­te­ment qua­li­fiées dont les mé­dias au­ront be­soin pour les émis­sions en di­rect ? 

Et nous con­nai­ssons les li­mi­tes de l’IA. La com­mu­ni­ca­tion en di­rect est pré­ci­sé­ment l’un des do­mai­nes où elle at­teint ra­pi­de­ment ses li­mi­tes, et cela ne chan­ge­ra pas de si­tôt : elle ne sai­sit pas tou­jours les nu­an­ces, les mots mar­mon­nés, l’i­ro­nie, les sous-en­ten­dus, les hé­si­ta­tions ou les ré­ac­tions im­pré­vues. Bref, tout ce qui fait aus­si la com­ple­xi­té et la ri­ches­se d’un é­chan­ge hu­main.

Sur les tour­na­ges à l’é­tran­ger, nous, les in­ter­prè­tes, som­mes sou­vent le pi­vot de tou­te la com­mu­ni­ca­tion. Nous som­mes au cœur du dis­po­si­tif, le point de con­tact en­tre les per­son­nes, les lan­gues et les é­qui­pes. Et pour­tant, nous som­mes aus­si sou­vent les ou­bli­ées du gé­né­ri­que.

No­tre tra­vail n’est vi­si­ble que lors­qu’il a été mal fait. Avec des pro­fes­sion­nel­les, à la fin, tout sem­ble si na­tu­rel que l’on pour­rait croi­re que tout le mon­de a par­lé une seu­le et mê­me lan­gue.

C’est peut-­être là, fi­na­le­ment, la plus bel­le dé­fi­ni­tion de no­tre mé­tier : être le pi­vot de tout un é­chan­ge sans ja­mais en de­ve­nir le cen­tre de l’i­ma­ge.

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Foto: C.E.

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