Ici Berlin, bonjour ou bonsoir ! Vous lisez ici un journal de travail consacré aux langues, à la traduction, à l’interprétation et aux échanges culturels. En tant qu’interprète indépendante, je travaille là où l’on a besoin de moi : dans une cabine d’interprétation, chez mes clients ou sur un plateau de tournage.
Dois-je conseiller aux jeunes qui débutent dans le métier d’étudier la traduction et l’interprétation dans le but de travailler pour les médias et le cinéma ? Ma réponse est très claire : non.
![]() |
| Au travail (dans la pièce à côté) |
Le travail dans l’audiovisuel ne commence pas par les émissions télévisées en direct, auxquelles accèdent finalement très peu d’interprètes. Cela dépend du lieu où l’on habite, des hasards, des contacts et, bien sûr, du talent, de la fluidité du travail et de la voix. Mais avant d’en arriver là, il faut des années, voire des décennies de pratique, notamment dans les conférences : pour gagner sa vie, mais aussi pour s’entraîner.
Dans le secteur de l’interprétation médiatique, l’une des missions les plus fréquentes est l’interprétation sur les lieux de tournage.
Il s’agit souvent, très concrètement, d’interpréter des interviews. Sur un tournage, tout est cependant très différent d’une conférence classique. Normalement, nous travaillons en binôme, voire à trois lors des prestations longues.
L’interprétation est une activité extrêmement fatigante : au bout de vingt ou trente minutes, la précision diminue et nous nous relayons généralement. C’est aussi un travail d’équipe : nous nous notons mutuellement les noms, les dates et les chiffres, et il faut parfois encore vérifier un terme à la dernière minute.
Sur un tournage, par contre, l’interprète est souvent seule. Et son travail ne se limite pas à transposer les paroles d’une langue à l’autre.
Il faut d’abord établir le contact avec les personnes interrogées. Souvent, c’est moi qui ai assuré les échanges préparatoires et qui connais donc déjà le contexte, les personnes et les sujets. Pendant l’interview, je dois être suffisamment proche pour que le dialogue reste naturelle, mais aussi suffisamment discrète pour ne pas perturber l’image.
Il arrive donc que je sois assise à côté de la caméra. Je dois réduire mes mouvements au minimum, éviter de tousser et utiliser mon propre microphone pour l’interprétation consécutive. Les interviews durent donc plus longtemps que dans une situation monolingue. Et pendant que l’équipe attend, le temps continue de tourner.
Mais le plus intéressant est peutêtre ce qui se passe autour de l’interview. Sur un tournage, l’interprète devient souvent, de fait, la personne de référence pour l’échange et la communication générale.
Est-ce que cette prise électrique supporte le projecteur ? Pouvez-vous enlever cette veste à petits motifs à carreaux ? Elle risque de provoquer des artefacts à l’image. Peut-on déplacer cette plante ? Et cet armoire ? Le restaurant ne peut nous servir que si nous arrivons avant vingt heures. L’hôtel n’a malheureusement que ce type d’oreiller. Et si vous pouviez venir demain à sept heures au lieu de quatorze ?
J’exagère ? À peine.
Parfois, le contexte matériel finit par éclipser complètement la mission proprement dite : l’interview.
C’est aussi pour cette raison que les conditions de travail et la rémunération des interprètes sur les tournages posent problème. Dans le secteur audiovisuel, on nous confond parfois, au vu des honoraires proposés, avec des prestataires techniques ou des personnes débutantes, comme si l’interprétation était une compétence que l’on pouvait acquérir en quelques minutes.
Or, une interprétation professionnelle ne consiste pas à « tenir cinq minutes ». Lorsqu’un interview est filmé, on ne peut pas travailler phrase par phrase et corriger ensuite ce qui n’a pas fonctionné. Si la personne qui interprète perd le fil, si les idées s’emmêlent ou si la barrière linguistique devient visible, tout cela se retrouve à l’image.
Et c’est précisément ce que l’on essaye d’éviter.
Notre travail consiste à transmettre la parole de manière naturelle et fluide, à permettre un véritable échange, au point que nous puissions disparaître derrière les voix que nous faisons entendre. Nous sommes les meilleures lorsque personne ne remarque notre travail.
C’est d’ailleurs ce qui me préoccupe dans certaines productions récentes. J’ai vu des personnes allemandes, filmées manifestement en Allemagne, s’exprimer en anglais. Un protagoniste allemand d’un documentaire devait ainsi parler anglais pour s’adresser à une réalisatrice française, alors que leur échange s’était jusque-là déroulé en français. L’interprétation n’était plus prévue que pour les séquences d’interview. (C’était une production d’Arte.)
Ce mélange de langues étrangères est souvent artificiel et peu naturel. Il trahit une certaine méfiance à l’égard de l’interprétation professionnelle.
Pourtant, la possibilité de parler sa propre langue est aussi une question de liberté et de dignité. Dans les échanges internationaux, elle est aussi un acte de diplomatie. Comme le disait Hans-Dietrich Genscher, que j’ai eu l’occasion d’interpréter en 2010 : « En anglais, je dis ce que je peux dire, mais dans ma langue maternelle, je dis ce que je veux dire. »
Le métier d’interprète demande des années de formation et de pratique. Il faut connaître les langues, bien sûr, mais aussi savoir écouter, analyser, restituer, s’adapter à une situation et travailler sous pression. Sur un plateau de tournage, il faut en plus comprendre les contraintes de la production, le rythme, le son, l’image et les imprévus.
Si l’on ne donne plus aux jeunes professionnelles la possibilité de travailler sur des tournages et d’y affiner leur expérience, où trouvera-t-on, dans quelques années, les interprètes hautement qualifiées dont les médias auront besoin pour les émissions en direct ?
Et nous connaissons les limites de l’IA. La communication en direct est précisément l’un des domaines où elle atteint rapidement ses limites, et cela ne changera pas de sitôt : elle ne saisit pas toujours les nuances, les mots marmonnés, l’ironie, les sous-entendus, les hésitations ou les réactions imprévues. Bref, tout ce qui fait aussi la complexité et la richesse d’un échange humain.
Sur les tournages à l’étranger, nous, les interprètes, sommes souvent le pivot de toute la communication. Nous sommes au cœur du dispositif, le point de contact entre les personnes, les langues et les équipes. Et pourtant, nous sommes aussi souvent les oubliées du générique.
Notre travail n’est visible que lorsqu’il a été mal fait. Avec des professionnelles, à la fin, tout semble si naturel que l’on pourrait croire que tout le monde a parlé une seule et même langue.
C’est peut-être là, finalement, la plus belle définition de notre métier : être le pivot de tout un échange sans jamais en devenir le centre de l’image.
______________________________
Foto: C.E.

Keine Kommentare:
Kommentar veröffentlichen